Friedrich Nietzsche

L'État , c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi, l'État, je suis le peuple. »

Maxime Gorki

Le mensonge est la religion des esclaves et des patrons

dimanche 1 mars 2009

Le Mauvais Siècle 12
Iossif Vassirionovitch Djougashvili

Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères n’aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur sang, par l’insurrection.
— Eugène Sue, 1848


-II-
Tsar Académie






Le Filou flou

Par un de ces hallucinants hasards de l'Histoire, le petit Staline porte à la naissance le nom de famille de Djougashvili, qui signifie en Georgien : djouga : « joug » et vili : « fils-de ». Son nom de famille, merveilleusement prédestiné, signifie donc dans sa langue natale « le fabricant de jougs ». Dans le genre, il va connaître toute une carrière. C’est à une success story plus-qu’hollywoodienne que Le Crachoir™© vous convie.

Les détails de la vie de Iossif Djougashvili sont nimbés d’un flou artistique du plus bel effet. Par exemple, sa date de naissance est soit le 18 décembre 1878, soit le 21 décembre 1879. Même sa mort reste floue. Il est à peu près mort dans les alentours du 5 mars 1953. Son nom fait l’objet d’un sfumato fascinant. L’Histoire officielle aime bien se couvrir de ridicule en parlant du petit Staline dans la cour d’école, alors qu’il n’adopte ce nom d’artiste qu’en 1917. D'abord surnommé Sosso, Chopour (le grêlé), puis Koba (l’ours), il a également opéré sous les pseudonymes de Riaboy, Besoshvili, Ivanov, Ivan Ivanovitch Vissarionovitch, Gaiov Vissarionov Nijeradjé, Oganes Vartanov Totomyantz, Zakhar Grigorian Melikantz, Peter Alexeievitch Chijikov, Vassiliev, V. Alexeev et Ivan Vassilievitch. Rien que pour montrer comme les grandes idées voyagent, il est (presque) marrant de signaler qu’on a aussi appelé Staline le « Vojd », (le guide), mot qui se traduit en allemand par « führer ».





Un étoile est née !

Le petit Iossif aurait vu le jour à Gori, dans l'actuelle Georgie, d'un père cordonnier et d'une mère couturière, qui lui communiquèrent sans doute respectivement son immense amour des bottes et des costumes. Certains indices laissent croire que le petit Iossif serait le produit illégitime d'une idylle entre sa bonne et dévote maman et… un prêtre lié à la famille. Le père légal de Iossif, Vassirion, soupçonne apparemment la vérité et devient acariâtre, alcoolique et violent. Il inflige dès la plus tendre enfance d’intenses raclées à son fiston en le traitant de bâtard, dont une des plus mémorables laissera le môme avec un bras plus court que l’autre, handicap qu’il conservera jusqu’à la fin de ses jours.

Le prêtre Koba Egnatashvili, probablement le père biologique de Iossif, devient recteur d’un collège et le prend sous son aile. Egnatashvili va constamment abriter son turbulent protégé au cours de son enfance. À l’adolescence, il se signale entre autres en infiltrant des tracts révolutionnaires dans le dortoir de l’école, avant de dénoncer ses petits camarades aux autorités pour possession de littérature subversive.

Défroqué, décrocheur, le petit Sosso va se laisser entraîner dans une vie dissolue, faisant les quatre cent coups dans la région. Il devient un petit brigand qu’on dit habile. Il se spécialise dans la planification des méfaits. Assez vite arrêté, il sera libéré en échange de sa promesse de collaborer avec la police. Il dénonce les potes et gagne vite du galon au sein de l'Okhrana.


Okhrana au plus haut des cieux

En 1898, le chef du bureau moscovite de l'Okhrannoe Otdelente (police secrète du Tsar, section sécurité) s'appelle Sergei Vassiliev Zoubatov. Il est spécialisé dans la provocation. Il a lui-même été enrôlé dans le cadre d’une opération typique de l'Okhrana de l'époque. Arrêté dans sa jeunesse en tant que membre d'un groupe d'étudiants militants, il a été recruté en prison et a commencé par devenir indic, puis agent, pour éventuellement gravir les échelons de la hiérarchie policière.

La première véritable mission documentée du jeune Iossif pour le compte de la police remonte à 1901. Il a 22 ans. Un scandale engendré par un coup que les journaux de l’époque qualifient de « provocation à la Zoubatov » atteint l'Okhrana de Tifflis (Tblissi). Le jeune Djougashvili est impliqué à fond dans l'affaire, ainsi que son ami, le jeune cambrioleur Kamo Somekhi. Les deux jeunes impriment des tracts révolutionnaires et en font porter le blâme sur les membres d'un cercle socialiste, qu'ils dénoncent à la police. Bref, Iossif refait le coup du séminaire. Tous les membres du cercle sont arrêtés sauf Iossif et Kamo.

L'Okhrana engage ensuite notre jeune héros pour qu’il s'intègre aux rangs des émeutiers, grévistes et rebelles qui abondent dans le Sud de la Russie de l'époque. Il participe donc à la déstabilisation de l’empire pétrolier des Nobel et des Rothschild. Le jeune Iossif se fait désormais appeler Koba et commence à jouir d’une réputation de solide braqueur de banque.

D’abord simple indic, il se voit progressivement confier par la police du Tsar de plus en plus de missions d'infiltration des mouvements révolutionnaires. Il ne faut pas longtemps à notre jeune vedette montante pour établir un lien avec les Bolcheviks, qui sont en perpétuelle recherche de capitaux. Ceux-ci offrent à de nombreux bandits la protection structurelle de leur organisation, en échange d’une part des butins. On appelle ces simples vols glorifiés des expropriations. Dans une improbable série de coups foireux et de ratages, il sera successivement arrêté, emprisonné, libéré, repris, exilé, oublié, évadé, écroué, en voyage, revenu, reparti, banni et pardonné. Dans certains milieux, on regarde un type comme lui et on se dit « uhm… ».

Mais Iossif gagne du galon à une vitesse fulgurante et, de surcroît, de façon parallèle dans ses trois rôles, celui de brigand, d’agent du Tsar et de révolutionnaire. Il rapporte un à l’autre, dénonce celui-ci à ceux-là… Et voilà sa carrière lancée pour de bon. Il traite désormais directement avec le sommet, son patron d’un côté est le grand Érémine, directeur de l’Okhrana, et de l’autre, Vladimir Lénine, chef incontesté des Bolcheviks. C’est en service commandé pour Érémine et Lénine que Iossif-Koba est impliqué en 1907 dans la très sale affaire du braquage de Tifflis, hold-up hyper violent ayant mal tourné, au cours duquel on déplore trois morts et cinquante blessés.





Bas fonds

1909 est une bien sombre année pour le futur Staline. D’abord, les Mencheviks de Tifflis accusent formellement Iossif-Koba d'être un agent provocateur. Il déménage à Bakou. Puis, encore une fois « évadé » d’un exil lié à une affaire ténébreuse, il rentre à peine à la maison que sa femme Katerina meurt dans des circonstances étranges, qui font croire à un suicide. Iossif déclare à l'enterrement qu'il a désormais perdu tout sentiment pour l'humanité.

Peu de temps après, Stepan Shahumian, futur commissaire de la commune de Bakou, appuyé par de nombreux meneurs du mouvement Bolchevik, accuse formellement notre cher petit Iossif de travailler pour l’Okhrana. Au cours d’un interrogatoire, un policier maladroit a appris à Shahumian que c’était Koba qui l’avait fait arrêter. Iossif ne s’en sort temporairement qu’en retournant l’accusation contre ses détracteurs. Le comité décide de faire enquête. Pur hasard, quelques jours plus tard, les investigateurs du comité sont tous arrêtés par la police et déportés aux quatre vents ! À la fin de cette triste année pour notre héros, son patron Érémine est promu et le remplaçant de celui-ci envoie Iossif terminer sa peine en Sibérie. C’est la loi des séries noires. Iossif ne trouve rien de mieux à faire que de violer la veuve chez qui il est logé et elle tombe enceinte.



Iossif remonte au score !

En 1911, Stepan Petrovitch Beletski, le nouveau directeur de l’Okhrana, et Vladimir Illitch Lénine, chef des Bolcheviks, poursuivent officiellement un but identique, soit la division des forces révolutionnaires en deux groupes opposés, les Mencheviks modérés d’un côté et les Bolcheviks radicaux de l’autre. Beletski fonde la Pravda avec des budgets de la police du Tsar, dans le but d’affaiblir le journal Luch, des Mencheviks. Beletski et toutes les polices secrètes de l’époque infiltrent avec une facilité déconcertante le parti de Lénine, à tel point qu’une affaire très marrante se produit.

Après sa brève déchéance, Iossif est parvenu à revenir au sommet de l’Okhrana. Au début de 1913, à la suite de quelques bonnes manœuvres, notre petit Georgien est devenu l’un des plus grands agents doubles de l’organisation avec Roman Malinovski. La lutte entre les deux est forte, tant à l’Okhrana que dans le parti, et Iossif souffre d’une grande jalousie à l’égard de son rival, que Lénine aime d’amour. Le leader bolchevik appuie la candidature de Malinovski à la Douma. Voyant cela, l’Okhrana décide de truquer l’élection et le protégé de Lénine est élu député. La police secrète a désormais un siège à l’assemblée, et pas le moindre, puisque Malinovski devient le chef des Bolcheviks de la Douma ! Iossif est vert de rage et tente de discréditer Malinovski auprès de Beletski, puis de Lénine, mais sans succès. Tout le monde aime Malinovski !

Frustré, notre beau Iossif s’allie alors au Colonel Ivan Petrovitch Vassilief, un haut gradé ambitieux de la Section Spéciale de l’Okhrana qui croit qu’en exposant l'élection frauduleuse de Malinovski, il fera rouler les têtes de ses chefs et sera promu à leur place. Ce Colonel Vassilief a commencé sa carrière dans le Caucase, où il était chargé de fomenter des pogroms anti-sémites. C’est même à lui qu’est revenu l’insigne honneur de la toute première distribution du sinistre ramassis intitulé Les Protocoles des Sages de Sion.


Autopsie d'un torchon best-seller

Tout commence par une blague. Eugène Sue, le célèbre auteur des Mystères de Paris, écrit en 1848 Les Mystères du Peuple, une fiction sarcastique dans laquelle les Jésuites complotent pour dominer le monde. Il est emprisonné, puis exilé et son livre est interdit. En 1864, Maurice Joly en fait une adaptation loufoque dans laquelle les Jésuites sont remplacés par Napoléon III : Dialogue aux Enfers.

Les plaisanteries les meilleures sont les plus courtes, mais en 1895, Matvei Golovinski, agent de l’Okhrana à Paris, recopie la copie de Joly en Russe, et remplace Napoléon III (donc les Jésuites) par les… juifs.1 Le livre est édité en Russie par Pavel Krushevan, trois mois après qu’il ait dirigé l'infâme pogrom de Chisinau, en Moldavie. Golovinski revient en Russie en 1917 où il se fait passer pour médecin et… Bolchevik. Ça lui réussit plutôt, puisqu’il devient député de soviet à Saint-Petersbourg et conseiller de Trotski. Les Protocoles sont publiés en 1920 par le Times de Londres, en 1921 par Grasset en France et par Henri Ford aux États-Unis. Ils servent aussi, bien sûr, de fondement à Mein Kampf, le grumeau phare qui lance Adolf Hitler en orbite en 1926.

Le but original de la manœuvre, selon le chercheur russe Mikhail Lépekhine, était de convaincre le Tsar des dangers de la modernisation à laquelle il soumettait alors la Russie, associée aux grands financiers juifs. Les Protocoles visaient donc bel et bien les associés capitalistes du Tsar et comme leur publication par l’Okhrana semble avoir fait partie d’une vaste campagne, on peut soupçonner la police secrète d’avoir travaillé, non pas pour l’Empereur de Russie, mais pour l’ennemi naturel des Rothschild.


Rebondissements

1913 est une année importante dans la vie de Iossif. Aidé d’un côté par Lénine et de l’autre par Beletski, il entre au comité éditorial de la Pravda et change son nom de plume. Il signe dès lors ses articles du nom de son ami : Vassilief. Chose étrange, pendant les quelques mois que dure son association au Colonel Vassilief, Iossif se met à désobéir tant à Beletski qu’à Lénine. Plutôt que de travailler à la division des forces révolutionnaires, il prône leur alliance. Il retarde même la publication d’articles de Lénine. Iossif ose donc s’opposer en même temps à la police du Tsar et à l’armée révolutionnaire ! Venant d’un homme dont la réputation de prudence n’est plus à faire, c’est presque sidérant. Il est difficile de ne pas se réjouir pour notre héros en songeant qu’à partir de ce moment, il compte sans doute secrètement sur un nouvel allié très puissant.

Fait à noter, c’est à ce moment-là, en 1913, que Iossif utilise pour la première fois le pseudonyme de Staline, pour un petit article traitant du problème des Nationalités. Ulcéré et inquiet du comportement de son agent, Beletski le fait exiler en Sibérie (avec logement et salaire) et demande à toutes les sections de l’Okhrana de lui transmettre leurs dossiers sur l’agent Koba. Il reçoit une véritable montagne de rapports.

Roman Brackman :
Beletski n’imaginait sans doute pas que ce dossier était une bombe à retardement d’une puissance insoupçonnée, ni qu’il resurgirait de la poussière et deviendrait l’enjeu de complots et de purges sanglantes, déclenchant des convulsions dans tout le pays et causant la souffrance de millions de gens.

Vladimir Lénine apprend la déportation de son cher cambrioleur et demande à… Malinoski de le faire évader. Celui-ci communique donc avec son directeur à l’Okhrana pour le prévenir de la demande des Bolcheviks. Beletski craint de voir réapparaître cet agent devenu incontrôlable et fait transférer Iossif près du cercle arctique, dans un camp « dont on ne s'évade guère ». Lénine, inquiété par toutes sortes de rumeurs d’infiltration, décide de mettre sur pied un comité de contre-espionnage, et en confie la direction à… Malinovski.

Malheureusement pour ce dernier, Beletski devient sénateur en 1914 et son remplaçant à la tête de l’Okhrana coupe les liens avec son agent vedette, à la suite des machinations du colonel Vassiliev. Malinovski est expulsé de la Douma et exilé en Allemagne. Il reviendra à Saint-Petersboug en 1918 et sera aussitôt arrêté et exécuté par Grigori Zinoviev.*



Les jours heureux de la guerre de 14

Tout va bien pour notre petit Iossif, qui se la coule douce hors d’atteinte de la guerre qui éclate en 1914. Il est même libéré en 1916, en même temps que tous les prisonniers politiques, qui sont recrutés d’office dans l’armée. Par contre, une intervention de l’Okhrana lui permet de s’en sortir indemne et il passe plutôt les derniers mois de son exil dans un hameau paisible, loin des ennuis.

En février 1917, un soulèvement populaire mené par les grands rivaux des Bolcheviks parvient contre toute attente à renverser le Tsar. C’en est fini de l’Okhrana. Du jour au lendemain, Koba perd son employeur de longue date. Il saute dans un train et file en douce vers Saint-Pétersbourg, où la Pravda le réintègre dans son comité éditorial. Iossif garde profil bas pendant ces quelques mois, tout en espérant que personne ne tombe sur les innombrables traces de son impressionnant curriculum vitæ à la police impériale. Le petit Iossif n’est plus grand chose, en fait, mais il ne faut pas trop s’en faire pour notre héros. La providence veille au grain. Une force inconnue va bientôt le propulser vers les cimes.





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Sources :

Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
Wall Street and FDR, Antony Sutton
Tragedy and Hope, Carroll Quigley
Staline agent du Tsar, Roman Brackman
The Unauthorized biography of George Bush, Webster Tarpley
http://dbpedia.org/page/Roman_Malinovsky
Wikipedia
http://en.wikipedia.org/wiki/The_Protocols_of_the_Elders_of_Zion#Emergence_in_Russia
http://www.phdn.org/antisem/protocoles/origines.html
L’origine des Protocoles des sages de Sion ; Les secrets d’une manipulation antisémite, Éric Conan, L’Express

7 commentaires:

Daniel a dit…

Vraiment bien envoyé ton texte ce matin. Sacré "Joseph"...

Gaétan Bouchard a dit…

Très intéressant. Bravo.

oAo a dit…

http://www.youtube.com/watch?v=mdrZDorDxCw

staline aimait bien.

http://www.youtube.com/watch?v=_aIhh9nFYv4

j'aiùme ton travail.
by!

Daniel a dit…

Well... la Lique de protection des droits des usagers du poéle à bois n'intervient pas en forçe ici... pourtant le sujet est riche et mériterait d'amples discussions. Les intellectuels se font rares.

É. a dit…

L'Histoire officielle a quitté l'édifice !

Mendelien a dit…

Je ne sais pas si beaucoup de lecteurs ont lu ce chapitre, et je ne sais pas si ils sont conscient que c'est de l'ordre du tabou absolu cette histoire. Super résumé.

Dommage que personne n'ait les moyens d'aller plus à fond dans la documentation de première main concernant l'implication des pétrolìeres occidentales. Sutton demeure une des seules sources, succintes et fragmentaires. Tu cites Quigley que je n'ai pas lu. Mais n'y aurait-il pas des russes qui auraient accès à d'autres matériel dans leur langue ? Car pour le moment une grande partie de l'argumentation repose sur des spéculations (assez convaincantes mais spéculations quande même). J'aimerais en savoir plus sur la rivalité Rotshield-Rockfeller. En particulier sur la partie ou Rotshield lance la serviette.

Excellent travail

J

Yvan a dit…

Vraiment de l'excellent travail.
Merci Éric,c'est très intéressant.

La mère de Staline a-t'elle tendrement aimé son fils?
Il était une belle occasion
de reniement.