Friedrich Nietzsche

L'État , c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi, l'État, je suis le peuple. »

Maxime Gorki

Le mensonge est la religion des esclaves et des patrons

jeudi 26 février 2009

Le Mauvais Siècle 12 ;
Iossif Vassirionovitch Djougashvili




Le gigantesque marché russe devait être converti en marché captif et en colonie technique destinée à être exploitée par une poignée d’États-uniens et les corporations sous leur contrôle.

— Antony C. Sutton
Wall Street and the Bolchevik Revolution, 1974


-I-
Bakou



Histoire pré industrielle

Les premiers écrits évoquant Bakou datent de six cent ans avant J-C. Le petit port a longtemps appartenu aux empires perses. La ville s’est transformée en forteresse au moyen-âge et a su résister durant des centaines d’années aux tentatives de capture, jusqu’à ce que le Shah d’Iran Abbas Premier ne la réduise en poussière en 1604. Pierre Le Grand l’annexe à l’empire Russe en 1723, après un très long siège. La petite cité caspienne change ensuite de main quelques fois. Son importance stratégique est à l’époque principalement due à sa situation de port sur la Mer Caspienne, planté en plein centre de la frontière naturelle des montagnes du Caucase, assise entre deux univers, l’Europe à l’Ouest et l’Asie à l’Est.




Pétrole


On ramassait le pétrole à la main, à Bakou, depuis l’antiquité. On s’en servait pour s’éclairer. Les historiens arabes du neuvième, dixième et treizième siècles relatent déjà l’importance de cette ressource dans la région. Marco Polo en parle dans ses récits de voyages. Le voyageur allemand Adam Oleari décrit en 1636 une trentaine de puits de pétrole qui giclent avec une grande puissance. En 1683, on exporte la production dans des outres chargées sur des chameaux et par navire jusqu’au Dagestan.

Les toutes premières plate-formes pétrolières du monde sont mises en place à Bibi-Heybat, près de Bakou, en 1803, plus de cinquante ans avant les débuts pétroliers du Colonel Drake en Pennsylvanie. C’est à Bakou que Nikolay Voskoboynikov invente la raffinerie, en 1834, pour extraire le kérosène de l’huile blanche et de l’huile noire.

Mais c’est le succès du développement industriel de l’exploitation du kérosène sur la scène internationale qui a donné l’idée au Tsar réformiste Alexandre II de convier les frères Nobel à Bakou en 1873. Ceux-ci impliquent les Rothschild de France dans leurs projets et la région se transforme à une vitesse fulgurante en royaume de l’or noir. Le premier tanker et le premier pipeline des Nobel sont en fonction dès 1877 et le chemin de fer des Rothschild est en bonne voie d’être complété (Krasnovodsk, Bokhara, Batumi, Bakou).



Alexandre II avait émancipé les serfs de Russie et préparait l’instauration d’une assemblée responsable (la Douma). Il échappe à quatre tentatives d’assassinat entre 1879 et 1881, pour finalement succomber sous les bombes de trois « révolutionnaires » le 13 mars 1881.


Pogroms

C’est à cette époque que débute la première vague de pogroms contre la population juive de Russie. On attribue souvent cette flambée de violence anti-sémite au fait qu’un des assassins du Tsar ait été juif. C’est là une de ces pures absurdités dont l’histoire officielle aime bien nous gaver. Il est de notoriété que ces pogroms aient bénéficié du support de la police secrète du Tsar, l’Okhrana. La quasi-totalité des pogroms ont lieu dans le Sud de la Russie, en général près des installations appartenant à la famille Rothschild, notamment le long de leur chemin de fer. Par un pur hasard dont l’histoire officielle ne saurait s’embarrasser, le concurrent direct des Nobel et Rothschild s’avère être la Standard Oil, créée et contrôlée par John D. Rockefeller, qui fondera les principaux instituts eugénistes quelques années plus tard (La Société pour l’Hygiène Raciale de Berlin et le Cold Spring Harbor à New York, dès 1904).




Succès foudroyant

Dès 1886 le pétrole de Bakou dessert Londres grâce à une invention des Nobel, le tanker, via Batum. En 1893, un monopole est formé, réunissant tous les pétroliers de Russie sous un même chapiteau, l’Union des Producteurs de Kérosène de Bakou, dirigée par les Nobel. En 1898, les Rothschild opèrent une flotte de tankers sur la Mer Caspienne. En 1899, la seule ville de Bakou est la première source de pétrole mondiale et livre 11,5 millions de tonnes, deux millions de plus que la production entière des États-unis. En 1903, Bakou produit à elle seule la moitié du pétrole mondial. En 1907, le pipeline Bakou-Batoum est complété par les Rothschild.

La capitale caucasienne est également devenue le nid des révolutionnaires de Russie. C’est là qu’opère une presse révolutionnaire secrète surnommée « la Nina », qui imprime le journal Iskra de Lénine, dont les plaques sont infiltrées par le réseau de distribution des pétrolières. 1 L'agitation atteint son comble en 1904 et 1905. Un des principaux leaders des insurgés est le prêtre Georges Gapon, un agent double de l'Okhrana. Il mène ses protestataires dans une manifestation piège devant le Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, où la garde du Tsar ouvre le feu, faisant plus de cent morts. Après quelques voyages sympas en Europe, il retourne en Russie travailler pour la police du Tsar. C'est en tentant de recruter d'autres camarades pour le compte des poulets que Gapon rencontre le mauvais bout d'une corde.

Les protestations de la population mènent le Tsar à publier un manifeste promettant liberté de parole et parlementarisme. Les esprits se calment un peu partout, mais pas dans le Sud. La ligne de chemin de fer trans-baikal est saisie par des grévistes. Les installations de Bakou sont sévèrement endommagées au cours de manifestations violentes. Le chemin de fer trans-sibérien est également paralysé par les insurgés. Le Tsar finit par solutionner la crise en bombardant les quartiers populaires à l'artillerie. Un an plus tard, à bout de patience, le Tsar abolit déjà l'assemblée et lance une campagne de procès à ciel ouvert suivis de pendaisons des meneurs ouvriers.

En 1905 ont lieu les pires pogroms contre les juifs, souvent près des fiefs où œuvrent les Rothschild ou des industries qui leurs sont liées. Les émeutes, révoltes et massacres font 2000 morts et d'innombrables blessés chez les juifs. De 1905 à 1907 la Russie est le théâtre de nombreux assassinats, attentats terroristes et sabotages, toujours pilotés par l'Okhrana, dont on arrive à se demander parfois pour qui elle travaille.


Le Départ des Rothschild

Les Rothschild, au sommet de leur gloire de pétroliers, jettent pourtant l’éponge et vendent leurs parts à Royal Dutch Shell à l’orée de la première guerre mondiale. Les Nobel, eux, résistent. Les fils de l’inventeur de la dynamite sont chassés de Russie par la commune bolchevik spontanée de 1917 et fuient le Caucase à pied, déguisés en paysans. Ils se réfugient à Paris où, sans le sou et désespérés, ils vendent leur empire à rabais à… la Standard New Jersey de Rockefeller.





Révolution

Au cours de la révolution Russe, la région fait l’objet d’une véritable bagarre de hyènes, alors qu’un détachement britannique occupe la ville, que les troupes turques de l’Ottoman Mursal Pasha s’approchent par l’Ouest après avoir pratiquement conquis tout le Caucase, que les Bolcheviks tiennent à leur joyau énergétique, que la ville elle-même s’est déclarée république libertaire, que les armées Blanches (réactionnaires tsaristes) et Vertes (bolcheviks trahis et paysans révoltés) rôdent encore dans la région et que les ethnies locales (Arméniens, Azéris, Cosaques, Georgiens, Russes) sont sur le point de s’entre-égorger. C’est presque à n’y rien comprendre !


En juin 1918, Moscou avait envoyé à Bakou un commissaire bolchevik du nom de Stepan Shahumian accompagné de quelques troupes, en charge de prendre le contrôle de la ville. Cependant, les effectifs demandés par Shahumian sont retenus à Tsaritsyne par ordre de Staline. C’est également par ordre de Staline que le grain récolté dans le Nord du Caucase pour nourrir les affamés de Bakou assiégée est détourné vers Tsaritsyn. Shahumian proteste auprès de Lénine et du Comité Militaire et martèle que Staline refuse de les aider. À cours de nourriture et d’hommes pour le défendre, le soviet de Bakou est livré aux envahisseurs.2


En juillet, un coup d’état mené par le Tsariste Dokuchaïev et l’Arménien Avetisov remplace donc le Soviet de Bakou par la Dictature Centro-Caspienne. La flotte Russe prête allégeance aux nouveaux maîtres et empêche la retraite des Bolcheviks par la mer. Cependant, le 30 juillet, l’armée de l’Islam de Mursal Pasha atteint les premières défenses de Bakou et commence à s’assembler pour la bataille. En même temps, les Britanniques de Dunsterville, étonnamment accueillis par Dokuchaïev et Avetisov, viennent s’installer à Bakou par la mer. Quelques escarmouches ne permettent pas aux forces ottomanes de s’emparer de la ville.



Dunsterville fait dans son journal le récit d’atrocités commises par les Arméniens contre les musulmans de la région dont dix mille sont assassinés. L’armée de l’Islam lance une offensive impitoyable le 13 septembre et les Russes Blancs, les Arméniens et les Britanniques évacuent la ville pour se replier sur Anzali. Les généraux de l’armée Ottomane laissent pendant deux jours la ville aux mains des troupes irrégulières Azéries qui se livrent à des massacres inouïs contre la population arménienne de la cité, faisant 20 000 morts, un quart de la population.

Les forces germano-turques ont à peine le temps de célébrer leur victoire à Bakou que l’armistice est signée. Les Anglais réintègrent la cité le 16 novembre et remettent en place le gouvernement de la Dictature Centro-Caspienne.





1920

Les Bolcheviks capturent Bakou en avril 1920 et nationalisent les champs pétrolifères, juste quelques instants, le temps de se retourner et de les offrir en mars 1921 à la Standard des Rockefeller, à Averell Harriman, proche de Morgan et concurrent ferroviaire historique des Rothschild et à Royal Dutch Shell. Un certain Leonid Krasin, banquier bolchevik, anciennement de la multinationale allemande Siemens et ex-planificateur financier du Tsar, émerge en tant que Commissaire au commerce extérieur et au transport du gouvernement soviétique. Il invite ses potes du 120 Broadway à se servir. Le fin négociateur ajoute même les immenses champs de Grozny en guise de su-sucre. C’est l'Anglo-Soviet Trade agreement. La Royal Dutch Shell reprend le contrôle de l’empire des Rothschild en Russie.

En 1924, les « concurrents » Standard New Jersey et Royal Dutch Shell fondent une entreprise commune pour exploiter le pétrole… soviétique.

Bizarrement, Henri Deterding, le pdg de Royal Dutch Shell, marrie la princesse russe Lydia Pavlova, une anti-communiste féroce, et tente de convaincre John D. Rockefeller Jr de sortir Standard New Jersey de la Russie. « Le système soviétique meurtrier ne pourrait pas se maintenir sans le support de vos compagnies ». Lydia Pavlova avait été auparavant la maîtresse du sympathique pétrolier arménien Calouste Gulbenkian.3






Seconde guerre

L’obsession d’Hitler, c’est le pétrole. Il considère qu'il s'agit de la principale ressource de l’ère industrielle et une garantie de puissance économique. Speer déclare à Nuremberg que « le principal motif d’invasion de la Russie était le pétrole ». Avant son suicide, Hitler donne des ordres pour que sa dépouille et celle de son amante soient imbibées de gasoil et incendiées. Dès le départ de la campagne de Russie, le principal objectif allemand est la capture de Bakou. 4

Hitler calcule que le nombre de soldats qu’il prévoit perdre durant la campagne de Russie se compare avantageusement au nombre de travailleurs retenus par la production de pétrole synthétique et donc, juge que le jeu en vaut la chandelle. Juste avant le commencement de l’opération Barbarossa, un communiste allemand dévoué traverse la ligne de front pour aller prévenir les Russes de l’invasion imminente. Staline le fait exécuter.

Le plan Allemand est de se diriger en masse sur la Crimée et le Caucase, pour couper la Russie de sa capacité de bouger. Mais étrangement, de manière inexplicable, Hitler finit par changer d’idée, pour ordonner à son armée de foncer partout, Léningrad, Moscou, Stalingrad, tout en même temps ! Les incroyables divisions allemandes parviennent quand même à assiéger Moscou, Léningrad et Stalingrad (l’ancienne Starytsine), mais c’est la famine de carburant qui les stoppe à quelques kilomètres de tous leurs objectifs au début de l’hiver 1941. Le Quartier-maître Général déclare qu’il a atteint la fin de ses ressources, le 27 novembre. En voilà, une débilité, dans un domaine où on planifie les ressources des opérations des années d’avance. Pfft ! Plus de gazoil, on bouge plus… Les Allemands auraient, selon l’histoire officielle, mal calculé les distances qu’auraient à parcourir leurs armées pour se rendre à Bakou. Uhm. Des débutants. Des amateurs !



En 1942, la Wermarcht remet ça. Hitler est bien décidé à foncer sur Bakou en tout premier lieu. On a même formé une division d’ingénieurs de 15 000 hommes qui devront remettre sur pied la production pétrolière Russe, une fois Grozny et Bakou conquises. Comme d’habitude, le plan est d’une efficacité inouie. En juillet, les Nazis avancent de 500 kilomètres, détruisent 5000 blindés et 6000 canons, font rien de moins que 600 000 prisonniers, tiennent Rostov et coupent le pipeline reliant le Caucase à la Russie. Le 9 août, ils parviennent à Maikop, petit centre pétrolier, valant un dixième de la production de Bakou. À la mi-août, les Allemands sont au mont Elbrouz, à 150 km de Grozny et de Batoum, et à moins de 600 kilomètres de Bakou. Pendant ce temps, une autre armée, celle de Von Paulus, est entrée à Stalingrad, écrabouillant les défenses extérieures et s’emparant des aérodromes. Tout va bien pour les nazis, la paix hitlérienne est en vue sur le front Est ! Soudain… Le truc improbable…

Télégramme du général Von Kleizt : « Devant moi, plus d’ennemi, derrière moi, plus de ravitaillement ». Il avait la moitié des réserves pétrolières mondiales à sa merci. 5 À très court terme, sa victoire dans le Caucase aurait signifié la fin de la seconde guerre mondiale.


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Sources :


1, 3 The Prize, Daniel Yergin
2 http://pandapedia.com/wiki/Battle_of_Baku
4, 5 Le Véritable Procès Eichmann, Paul Rassinier

Paul Carell, Hitler moves East, 1965
Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
Wall Street and FDR, Antony Sutton
Staline agent du Tsar, Roman Brackman
The Unauthorized biography of George Bush, Webster Tarpley
Tragedy and Hope, Carroll Quigley
Azerbaijan’s Oil History, Mir Yusif Mir-Babayev
http://www.azer.com/aiweb/categories/magazine/ai102_folder/102_articles/102_oil_chronology.html

6 commentaires:

Daniel a dit…

Vaste sujet encore une fois, sujet à bien des interprétations. Ce n'est pas le manque d'essence qui a enrayé l'offensive allemande devant Léningrad, Moscou et Stalingrad. Comptons plutôt sur l'explication assez classique suivante: 1 l'éloignement des bases de ravitaillement allemandes 2 l'hiver Russe devant lequel l'armée allemande était largement impréparée.
Il y a beaucoup à redire sur les considérations stratégiques de l'opération Barbarossa. C'est un débat sans fin. Pourquoi par exemple avoir privilégié la prise de l'ukraine et de Kiev au détriment de la prise de Moscou? Le front s'étend aussi vers la nord parce que l'allemagne y a des alliés dans les pays baltes et en Finlande et que tout de même Léningrad est une ville de grande importance stratégique. Les finlandais par exemple ont ménagé le géant soviétique en ne coupant pas la ligne d'approvisionnement qui reliait le port de Mourmansk à Léningrad.
Pourquoi gaspiller le potentiel de haine du régime stalinien dans la polulation soviétique d'alors en traitant cette population de façon grotesquement barbare, au détriment même de l'efficacité militaire ? Par pure dogmatisme idéologique, point à la ligne.
Revenons en au Caucase et à Bakou. Pourquoi la Turquie, un allié "naturel" de lAllemagne dans la région, n'a t'elle pas renoncé à sa neutralité en attaquant le Caucase alors que la Russie était à genoux sous le poids de l'attaque allemande? Je n'ai jamais ttrouvé ne fusses que la formulation de cette qustion dans quelque document que ce soit portant sur la Seconde Guerre Mondiale.
Vaste sujet: nous y reviendrons.

marcachien a dit…

l'ukraine, kiev, c'est sur la route de bakou, non ?

François-David a dit…

Cher Eric, j'aimerais en savoir plus sur les accords pétroliers entre Rockfeller et les Bolchéviks. Il y a eu une sorte de Joint-Venture pour l'exploitation du pétrole de Bakou ? Cette info est essentiel selon moi j'aimerai l'approfondir.

É. a dit…

Bonjour François-David. Vous avez raison, cette info est essentielle.

Pourtant, ces accords sont tout sauf secrets. Ça faisait partie de la NEP, la « nouvelle politique économique ». Standard a eu sa part et ses petits caniches ont eu le reste. C'est mentionné dans Sutton - Wall Street and the Bolchevik revolution, mais également dans The Prize de Yergin, Spanning the Century (la vie d'Averell Harriman) et cætera. Je terminerai ce bouquin d'ici la fin de l'année et les références exactes devraient y figurer avec les numéros de page, etc.

François-David a dit…

Merci ^^ Malheureusement pour moi je ne lis pas la langue de Shakespeare, juste celle de Molière. Le fait que Lénine puisse faire cela avec un homme comme Rockefeller montre qu'on nous a appris l'histoire d'une drôle de façon... J'aurais bien aimé savoir ce qu'en dirait mes fantastiques profs d'histoire de collège et lycée...

É. a dit…

Là, tu touches un point important. Si je n'avais pas tant à faire, je te me traduirais Sutton, juste pour le fun ! Tiens, je vais proposer à un éditeur que je connais de lui traduire la trilogie, ça ferait un sideline chouettichon. :0((