Friedrich Nietzsche

L'État , c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi, l'État, je suis le peuple. »

Maxime Gorki

Le mensonge est la religion des esclaves et des patrons

jeudi 3 mai 2007

Le Mauvais Siècle 7 ; Les Vanderbilt


Pourquoi devrais-je me soucier de la loi ? N'ais-je pas la puissance ?
. . .
Si j'avais pris le temps de m'éduquer, je n'aurais pas eu le temps d'apprendre quoi que ce soit d'autre.
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J'ai été fou toute ma vie, obsédé par l'idée de faire de l'argent.

— Cornelius Vanderbilt, alias le Commodore

Pazzi
Pazzi (en anglais patsy) est un mot italien qui signifie à la fois marionnette et imbécile. Dans le monde de l'espionnage, donc du fric, et conséquemment dans le vaste et merveilleux monde du Mauvais Siècle en particulier, il s'agit d'un personnage destiné à accomplir publiquement la volonté de maîtres désireux de rester dans l’ombre. Ce qui différencie le pazzi du simple valet, c'est que le pazzi croit (et c’est la que son imbécillité est utile) qu'il est un moteur important de sa propre action. Marinus Vanderlubbe, le simple d’esprit «communiste», condamné et exécuté par les Nazis pour avoir incendié le Reichstag, est un exemple frappant. Certaines familles deviennent des pazzis de père en fils, les sommes en apparence colossales de fric qu’on les laisse accumuler en cours de route ne changeant ultimement rien à leur rôle de marionnettes. Les Bush sont des pazzis. Les Farrish sont des pazzis. Chamberlain, Wilson, Pétain, pazzis !.

L'histoire des Vanderbilt peut nous permettre de distinguer le rêve américain de la réalité. À prime abord, on croirait que le destin de cette famille valide ce poussiéreux fantasme américain de l'ascension sociale ouverte à tous ceux qui en ont la force et le talent, quelle que soit leur naissance. Cornelius Vanderbilt part de rien et devient, à force de détermination et d'ingéniosité, un des hommes les plus riches de la planète, blablabla, sortez les flugelhorns. Pourtant, l'histoire de cette famille montre bien comment les forces aristocratiques, tout en ayant l’air de ménager une place aux nouvelles classes, sauront en fait s'en servir, les utiliser, et leur confier les tâches les plus moches. Au moment de sa mort, 87% de la fortune colossale de J.P. Morgan appartenait en réalité aux Rothschild. En définitive, le recul nous permet de constater que les Vanderbilt, malgré toute leur volonté et leur dévouement à la cause de la puissance et du fric, aussi riches qu'ils ont pu l’être, ne sont jamais venus près de surpasser le rôle plutôt tragique de famille de pazzis.

Cornelius Vanderbilt, posterboy du rêve américain
Il naît sur une petite ferme à Staten Island, dans l'état de New York, un jour d’hiver 1794. Délaissant l'école à l'âge de 11 ans, Cornelius commence à travailler comme manoeuvre dans les traversiers reliant l'île de New York aux berges de la Hudson. Il n'a que seize ans lorsqu'il démarre sa propre affaire, une plateforme faisant la navette entre l'île de Manhattan et Staten.

La guerre de 1812 fait de lui un homme important lorsqu'il décroche le contrat d'approvisionnement des forts protégeant la ville de New York. Évidemment, il en faut de bonnes, pour aller et venir sur le fleuve, la cale pleine de munitions, sous le feu de l'ennemi. Pour remplir cet engagement, il acquiert une petite flotte de schooners. De là lui vient son sobriquet de "commodore". À dix-neuf ans, il épouse sa cousine et voisine Sophia, qui lui donnera 13 enfants.

À la fin de la guerre, deux crapules bien planquées, Fulton et Livingston, réussissent à se faire octroyer le monopole de toute la navigation à vapeur dans les eaux de New York. Vanderbilt décide néanmoins d'offrir un service sur la très cruciale route entre Philadelphie et Manhattan. Grâce à sa tête de bouc et à sa grande connaissance des eaux, il parvient à éviter la capture de ses navires par les autorités. Fulton fulmine et Livingston est livide !… Ils tentent de l'acheter, en vain. Il réplique : « Je ne me soucie pas tellement de l'argent que je fais, ce que je veux surtout c'est prouver mon point. » Vanderbilt, innocent petit fermier dans les souliers d'un homme d'affaire, croit fermement à la libre entreprise, au american dream. Fulton et Livingston le poursuivent jusqu'en cour suprême, perdent, et voient leur petit empire démantelé. On y croirait presque nous aussi. Mais les temps vont changer.

En 1829, Vanderbilt relie Manhattan à Albany. Travailleur infatigable et tyrannique, dès les années trente, il se lance dans les chemins de fer. Sa flotte compte 100 navires en 1840 et il est désormais considéré comme le plus important employeur de tous les États-Unis. La ruée vers l'or lui donne l'idée d'offrir un raccourci aux émigrants passant par les lacs du Nicaragua. C'est dans cette optique qu'il finance la pathétique aventure de William Walker, dont j'ai parlé dans le premier chapitre.
Résolument unioniste à l’éclatement de la guerre civile, Vanderbilt offre un de ses navires à vapeur aux forces fédérales, pendant que ses contemporains Rockefeller, Morgan et cætera, beurrent leurs tartines des deux côtés. Lincoln lui en est reconnaissant et à la fin de la guerre… lui offre une médaille. Difficile de s'empêcher d'imaginer les membres du club des banquiers en train de se taper sur les cuisses !

Sa femme s'éteint en 1869 et il se remarie, avec une autre cousine, une Crawford. En 1870 Cornelius Vanderbilt possède un immense empire ferroviaire incluant les Hudson River Railroad, New York Central et New Haven Railroads. C'est lui qui crée le Grand Central Terminal à New York. Bonhomme terre à terre, fils d’agriculteur, il restera adepte d’une certaine simplicité et malgré sa cyclopéenne fortune, habite jusqu'à la fin de ses jours la modeste maison familiale de New York.

Vanderbilt fait d’ailleurs très peu la charité de son vivant, ne laissant à toute fin pratique qu'un million pour la fondation de l'Université Vanderbilt. Tout puritain, conservateur, et pingre qu’il est, il prête pourtant sept mille dollars aux sœurs Virginia et Tennie Caflin, suffragettes notoires et grandes héroïnes obscures du féminisme, pour les aider à se partir en affaires. Il faut dire qu’elles sont comme lui, nées pauvres, bouillantes et pleines d’ambitions et d’espoir dans la destinée glorieuse de l’Amérique. Grâce à son aide, les deux sœurs publient des années durant leur journal radical Woodhull and Caflin’s Weekly qui fait régulièrement scandale. Il faut songer à élever la mémoire de Cornelius Vanderbilt au rang de héros du féminisme !

Héritage
Dans son testament, Cornelius Vanderbilt déshérite tous ses enfants sauf son fils William, qu'il considère seul capable de sauvegarder l'empire familial, à qui il laisse 95% de sa fortune, évaluée à 100 M.
Après sa mort en 1877, quatre de ses enfants contestent son testament, arguant l'aliénation mentale. En 1882, après de multiples et infructueuses batailles judiciaires, le meneur des contestataires, Cornelius Jeremiah se donne la mort. Il est le premier d’une longue lignée de suicidés dans l’histoire tragique de cette dynastie. L'héritier principal, William Henry Vanderbilt, se jette au travail comme un forcené et parvient à faire profiter les entreprises familiales, à telle enseigne qu'il double la valeur de l'empire en moins de neuf ans. Cependant, il meurt en 1885, l'homme le plus riche de la Terre et selon toute vraisemblance, un des plus actifs pazzis de l'histoire moderne.

Qu'on cesse les pleurnichades. Les chemins de fers ne roulent pas pour le bénéfice du cher public. Ils sont construits pour des hommes qui y investissent leur argent et espèrent en tirer un profit.
— William Henry Vanderbilt

Ses enfants à lui, contrairement à leurs père et grand-père, cherchent de toutes leurs forces à accéder à la bonne société, à obtenir une reconnaissance de la part des classes aristocratiques américaines. Ils croient accomplir cet exploit en brisant avec la tradition puritaine de leurs parents et en se faisant construire d'épatants châteaux, les fameux « Manoirs Vanderbilt », dont les photographies et reproductions font l’objet d’un véritable ouragan médiatique. On leur fera ainsi croire qu'ils sont parvenus à joindre le groupe des familles oligarchiques américaines de l'ère moderne.

William Kissam Vanderbilt
Il est choisi par son papa pour porter le flambeau de la dynastie. Sa première femme, Avan Erskine Smith vient de l’Alabama, d’une famille de grands propriétaires d’esclaves. On lui doit le fameux aphorisme « marrie-toi une première fois pour l’argent, ensuite, par amour ». Elle force leur fille à marier le Duc de Marlborough. Après leur divorce, William Kissam épouse Anne Harriman. Il reste le chef de la famille jusqu’à sa mort en 1920.

Le boulot de pazzi qu’on préférerait ne jamais se voir confier est sans doute celui de chair à torpille. Alfred, petit fils de Cornelius, a hérité toute la fortune de Cornelius II, puisque Cornelius III a été déshérité (décidément) et que William Henry II est mort.
Il gaffe un peu, le bel Alfred, en 1908, et entreprend de tripoter les grivoises rondeurs de la sémillante Agnès Ruíz, femme de l’ambassadeur de Cuba. Éplorée, après un humiliant divorce, Ellen French, la femme d’Alfred, se suicide en 1909. Alfred part se cacher à Londres et se remarie rapidement avec Margaret Emerson, héritière d’une des premières grandes pharmaceutiques, fabricante du Bromo-Seltzer. Le 7 mai 1915, il est tué dans la catastrophe du transatlantique Lusitania.

Lusitania
Le Lusitania est un navire de la flotte de J.P. Morgan. Je suis tenté de croire que les organisateurs internationaux de la première guerre le font couler par une torpille plus ou moins allemande, dans le but d'amener les É.-U. à entrer en guerre. C’est une très grande illustration de la guignolerie de l’époque que l’état-major allemand s’empresse de confirmer sa responsabilité. C’est donc qu’on prend ses ordres de la même source et en très haut lieu, que ce soit chez le boche, ou chez le rosbif. La mort d'Alfred Gwynne Vanderbilt à bord du Lusitania sert trois propos. Primo, convaincre monsieur tout le monde que la guerre n'est pas une pièce de théâtre montée par les puissants (même leurs propres mômes y périssent !). Secundo, stimuler les sentiments belliqueux de la classe des nouveaux riches, jusque là opposés, comme tous les Américains, à l’idée absurde d’aller soi-même ou d’envoyer des gens se faire ouvrir le ventre par des obus dans cette guerre grotesque aux motivations abstraites. Tertio, sa mort nettoie la famille d’un élément indésirable, qui ne devait pas manquer d’attirer les railleries de la bonne société de l’époque.


William Kissam Vanderbilt II
Le petit Willie va sans trop s'en rendre compte créer un monstre. En 1902, il se fait construire un palace à Long Island. Son enthousiasme pour les voitures rapides l'amène à organiser une classique, la Coupe Vanderbilt, tout premier événement majeur de course automobile tenu en Amérique. La course a lieu chez lui, à Long Island, dans le comté de Nassau, actuel domicile des Islanders de New York de la LNH. La course souffre d'un « problème de contrôle du public » et en 1906, la mort d'un spectateur convainc les autorités de financer la construction du Long Island Motor Parkway, la première autoroute de l'histoire, construite sur des bandes de terres appartenant au chemin de fer familial.
Évidemment, le résultat final est que monsieur Vanderbilt peut se rendre plus rapidement en bagnole de son bureau de New York à son manoir de Long Island. Ce mode de vie est lourdement médiatisé par la suite, de façon à rendre désirable ce qui deviendra le american way of life, une vie centrée sur l'automobile, l'autoroute, et la vie au grand air. Détail amusant, William Kissam passe beaucoup de temps en Acadie, dans sa gigantesque pourvoirie personnelle sur la rivière Restigouche. En 1933, comme il sied à un des inventeurs de la Suburbia, Wiliam Kissam Vanderbilt III, son fils, meurt tragiquement, entre chez lui et New York, dans un... accident de voiture.

Au moment du Crash de 1929, selon Tarpley et de nombreuses sources, les Vanderbilt font partie du petit arche de Noé des grands banquiers qui profitent de l’écrasement des marchés pour mettre la main sur d’immenses territoires et sur une part monstrueuse de l’industrie indépendante du monde industrialisé. Cependant, les Vanderbilt perdent quand même 40 million en quelques années, ne serait-ce que parce que le peuple n’a plus les moyen de prendre ni le bateau ni le train.

Cornelius Vanderbilt junior
Le fils de Frederick devient socialiste au cours de ses études en finance à Londres. Pour cette raison, sa famille le déshérite des 74 millions de dollars qui auraient dû lui revenir. Ça ne le libère pas tellement, lui qui jusqu'à la fin, malgré le pacte de non-agression nazi-soviétique (Molotov – Ribbentrop), malgré les octrois aux banques de Wall Street, les procès truqués, les exécution, et même pendant l’atroce guerre d’Espagne, soutient Staline et son faux communisme trempé dans le sang des travailleurs.
Il lui arrive une aventure particulière en 1926, alors qu’il séjourne en Italie. Certaines sources prétendent qu’il est à l’époque ambassadeur des Etats-Unis à Rome, ce qui est faux. Je n’ai pas encore réussi à établir les raisons de sa présence sur place. Quoi qu’il en soit, lui et Mussolini sont potes comme larrons en foire et Benito l’emmène pour virée extravagante et arrosée de quatre jours à travers le Nord de la presqu’île à bord d’un… blindé !… Cornelius Jr. Raconte, en 1959 : Un petit bambin se tenant sur le côté de la route tenta de traverser avant que nous n’arrivions sur lui. Le véhicule eût un soubresaut et je sentis les roues monter puis redescendre. Je me retournai rapidement. Je revois encore le petit corps écrabouillé étalé sur la route. Je sentis alors une main sur mon genou droit et j’entendis une voix qui disait « Ne regardez jamais en arrière, monsieur Vanderbilt, ne regardez jamais en arrière, dans la vie. »
Peut-être alerté par cette aventure, ce sera ce même Cornelius Junior qui révélera en tout premier lieu au monde l’existence des camps de concentration nazis. Malheureusement pour les millions de victimes de ces camps, l’occident trouvera les descriptions trop brutalement horribles, trop exagérées et dégénérées pour y croire et sa crédibilité en souffrit. C’est toujours le même Cornelius qui poussera Charlie Chaplin à tourner The Great Dictator. En voyage en Allemagne au cours des années trente, il envoya au comédien réalisateur une série de cartes postales représentant Adolf Hitler en pleine action. Mort de rire devant les simagrées du petit pazzi autrichien, Chaplin commença à l’imiter, frappé de la ressemblance du Fuhrer avec Charlot, son personnage célèbre. C’était à l’époque où on rigolait encore à entendre le nom de Adolf Hitler.


Dynastie
70 ans après la mort du Commodore, il ne reste rien de tous les légendaires manoirs des Vanderbilt sur la 5e avenue, réduits en poussière. La plupart des autres sont devenus des musées. En 1989, il ne reste pratiquement plus rien de la fortune familiale.






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Sources

"In the Mists of American Historical Memory: Five Stories"
http://www.americanidealism.com/stories.php?StoryID=47

OUTSOURCING FOREIGN POLICY TO ISRAEL par SAM SMITH, avril 2004

A LIFE DEVOTED TO A LOST CAUSE par ROBERT SHERRILL, 1983

FROM RIGHT TO LEFT An Autobiography. Par Frederick Vanderbilt Field.

Wikipedia

My Autobiography par Charlie Chaplin, 1964

Feminist and Spiritualist Firebrand par Trish Wilson, 1997
Feminista!, 1850 Union Street #1173, San Francisco CA 94123

The Unauthorized biography of George Bush par Webster Tarpley, 1991

1 commentaire:

Daniel a dit…

C'est en ces temps que les aristocrates Européens ruinés, mais avec un nom se rendaient aux États-Unis pour épouser de très riches américains sans nom. Échange de bons procédés: mon nom contre ta fortune...