Friedrich Nietzsche

L'État , c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi, l'État, je suis le peuple. »

Maxime Gorki

Le mensonge est la religion des esclaves et des patrons

dimanche 11 mars 2007

Crosseurs


Kin, ça vient de me revenir.
L'impression que j'avais en sortant de cet endroit, hier. Tout le monde autour qui fait le party, pis moi, indigné… Étranglé par la vexation.



Je vous raconte. Nous sommes entre nous, de toute façon.


J'avais toujours été contre l'idée des concours artistiques. Je trouvais géniale la formule de Woody Allen (qui refuse d'aller aux Oscars parce qu'il joue de la clarinette dans un bar de NY le lundi soir) qui disait : « Pas de compétition entre artistes. »

« Faire l'Empire ». Cette expression bien connue des musiciens montréalais d'une certaine époque vaut la peine qu'on s'y attarde trois minutes, juste dans tout ce qu'elle a d'ironique !… En tout cas. L'Empire exigeait des chansons en français et je n'avais écrit jusqu'à ce jour-là qu'exclusivement en anglais. J'ai dit oui à un pote. Pour le défi. J'ai écrit 6 chansons. Puis, le petit underground de l'époque, Station 10, Tycoon, LaTerrasse, CKUT, Foufs… commençait sérieusement à me gonfler. La transition nous a parue facile, en apparence. Enfin, nous remportions des « victoires », etc. Malgré tout, ça laissait un drôle de goût, entre autres, le jour où nous avions assisté aux incompréhensibles éliminations des surdoués de Labaye Band et de Deep Freeze, dont le chanteur Martin Deschamps avait déjà tout les atouts qu'on lui connait. J'avais entendu des commentaires des organisateurs… Disons que si le Dieu chrétien existe, ça sera triste de voir ces gens de CKOI au jugement dernier. Juste pour leurs paroles de ce jour-là, pour ce qu'ils ont dit de Martin, on les verra disparaître, ensevelis sous trois chargements de couilles moisies arrachées au préalable aux derniers arrivés des membres du KuKluxKlan. Enfin. Si le Dieu chrétien existe, évidemment. C'est pas ce qu'on leur souhaite, aux dirigeants de CKOI. Quoi qu'on leur souhaite pas non plus la réincarnation avec kharma. Ouf ! Non, non, non. On sait plus quoi leur souhaiter.

Toujours est-il que je me retrouve un jour en demi-finale de ce concours au nom improbable de « L'Empire des Futsures Stars ». Qui a pondu cette absurdité ? Allez savoir. S'il ne se manifeste pas, c'est peut-être qu'une couille lui obstrue la bouche. Bon. Par le plus grand des hasards, un de mes potes (un autre que l'avenir ne gâtera pas d'un kit auréole-nuage-bagel) fait partie du jury. C'est à l'époque un homme honnête (ça changera, c'est comme ça dans la bizness) et évidemment, il se retire de l'évaluation au moment de notre prestation. Cependant, comme il est parmi les juges et voit tous les scores, beeeh, il apprend qu'on plante tous les autres. Alors il passe discrètement à côté de moi à un moment dans la soirée, avant l'apparition du dernier groupe, et me souffle que nous sommes premiers avec une avance insurmontable.

Faut j'explique que dans ces conneries de fucking concours, on dit aux pauvres nonos concurrents que les évaluations fonctionnent aux points. Grosso modo, si ma mémoire ne me trahit guère (en vlà un, miracle, si jamais), ça allait genre :

Textes : 20 pts
Musique : 20 pts
Arrangements : 20 pts
Présence sur scène : 20 pts
Réaction du public : 20 pts

Le même pote m'a dit plus tard qu'on avait 98 points. Aucune idée si c'est vrai. Pas d'importance, parce que anyway, les points… Enfin. Quatre groupes passaient à la finale, nous étions bons premiers avec un seul concurrent encore en lice, je me suis mis à sourire, à boire, à célébrer et tout, et dans mon habituelle mansuétude, à m'inquiéter du sort des autres, les trois-quatres autres groupes honnêtes, qui comme nous savaient s'accorder, pour qui chanter dans le voisinage de la note faisait partie des préoccupations plus que la coiffure, etc.

Chus pas et j'ai jamais été séduit par les ti-lookers qui jaillissent spontanément bon an mal an, imitations de la première roche dans le sentier, look, style, gnagna. Non. Pantoute. Je suis nul doute quétaine, mais de l'école (vieille ?) du pay your dues, ce qui veut dire joue, joue, joue. Tourne, monte, démonte, joue, joue, joue. Joue devant 3 personnes à Jonquière, joue devant 3405 personnes à Thunderbay. Joue grippé, joue défoncé, joue à jeûn, joue, joue, joue. Donc, moi, pour être honnête, strictement honnête, la plupart de leurs ti-groupes, à l'Empire, surtout ceux de la vague de cette année-là (les sous-PearlJam, sous-Nirvana), look parfait, tounes pourrites, ça m'a jamais allumé. Pardonnez ma disgression.

Gros connard, oui, mais tout de même expérimenté, je décide de ne pas dire un mot de l'histoire à mon band. Je les laisse tripper, goûter au rush de l'incertitude. De mon côté je me marre bien. Écrapou dans la loge, je reçois les éloges emphatiques de Francine Raymond, qui devait bien essayer de se faire manger la noune par un ti-jeune. À l'époque elle était une freaking mégastar au Québec, ce dont j'affectais de me foutre, mais qui me faisait quand même le plus bel effet. Je voyais un avenir radieux s'ouvrir pour mes chansons, pour mes idées, pour la belle gang avec laquelle je faisais ce trip, Adi Bance, Berthil Shulrabe, Stef Campeau. Je les nomme !… Trois asti de pros. Trois Dieux. Je le dis, j'étais choyé. Chanceux qu'ils me laissent chanter pour eux. La finale, à l'époque, ça voulait dire beaucoup. À moins de tomber sur l'étiquette qui s'apprête à faire faillite (genre de badluck qui n'arrive qu'à moi), ça impliquait une sérieuse passe sur la palette dans l'enclave. Donc, je rêvasse, je planifie, c'est ben juste si dans ma tête chus pas rendu en 2025, président de la République Socialiste Souveraine du Québec quand tout le monde fait « shhhhht ! » et l'annonceur entame son laïus. Dommage pour Adi, il voit ma tête, comprend que j'ai parlé à ce juge, et se rassoit, soulagé, serein. Les autres se mangent la peau des doigts, ce qui est toujours mauvais surtout pour un bassiste, en tout cas.

Leeeees finalistes sooooont :
[clap clap clap shhhhht !)
Les PUPU PLATTERS !
[clap clap clap shhhhht !)
Ça c'est la gagne de Nirvanas-compatibles de l'année. Faut les aider à accorder leurs guitares.

ÉVA-NAISSANCE !
[clap clap clap shhhhht !)
Trois fifs de Westmount sur-équipés s'adonnant de-ci à une traduction directe de The Cure, de-là à un hommage paresseux à U2.

NICOLE LEPAGE BAND !…
[clap clap clap shhhhht !)
Que dire de cette connasse ? Elle voudrait être Sade. Elle n'a ni les lèvres de la pulpeuse, ni l'ombre de l'étiquette du couvercle de l'encrier de la plume du Marquis. Elle a rien. En fait, si. Elle sert d'exemple, parce qu'elle essaie. Elle tente très fort de fitter dans le trip de CKOI, votre radio au boulot, votre radio compressée, comprimée, déprimée, réverbérée, grasse du bide, votre radio tout sauf rock. Nicole Lepage, boah, tout le monde sait bien qu'elle a minouché les bonnes bananes. Ça devrait normalement me réveiller, sa nomination, à elle, parce que… aux points, elle a que les arrangements. Y ont intérêt à être bons, les arrangements ! Elle a engagé Pierre Lalancette, le plus pro des pros, 45 disques dans son CV, qui lui a facturé 5000 $ pour la job. Je le sais, c'est mon voisin.

Adi me regarde, les yeux pleins d'inquiétude, mais voit ma totale assurance et croise les bras en hochant la tête.

Eeeet le deeeernier groupe finaliiiiiisteeeee…
De l'édition 1989 de l'EEEEeeeeeemmmmmpiiiiiire des gnagangnagnangng…
…Eeeeest…
ANDROIIIIIIIDE-ESPION !…

Tonnerre d'applaudissements.
— Androïde-espion ?!
Deux mecs pognés sur DEVO sans en avoir compris l'ironie, qui dansent en robots derrière des piles de séquenceurs programmés sans expression, sans vélocités, sans rien. On écoute les séquenceurs. Djidjidjidji !… Leur seule esti de toune écoutable est un plagiat de TransEurope Express de Kraftwork et ça fait cinq ans qu'ils la jouent dans tous les concours.

Les applaudissements continuent. Je ne sais pas comment me sentir. Je ne sais pas quoi faire. J'attends un cinquième nom de groupe, le nôtre… J'attends une explication. Francine Raymond débarque dans la loge en hurlant.
— C'est un vol, les tabarnaks ! Vous étiez premiers ! Z'étiez certains de gagner ! Voyons donc !
Je suppose qu'elle espérait se faire déboucher le canal par un ti-jeune. Moi je regarde le fucking mur.

Je me suis levé d'un coup. J'ai descendu mon stock en avant du bar, dans la neige, je m'en crissais ! Ma blonde, toujours géniale, est descendue en mettant son manteau, surveiller tout mon gear. Ensuite j'ai viré le trap-case des pieds de cymbales, puis j'ai sorti le gros Twin-Reverb, puis ensuite j'ai attrapé tout seul mon hostie de câlisse de monstre de Traynor 2x15" pis je l'ai descendu tout seul en sentant bien comme il faut mon dos qui se chiffonnait. En descendant, j'accrochais les murs, je faisais des gros trous dans le gyprock, j'arrachais les affiches dans l'escalier… J'ai croisé Denis Grondin. J'ai posé l'enceinte sur une marche pour le laisser passer et il m'a touché l'épaule en disant  :
— Paaauv Éric.

Qui comprendra que ça, c'était le pire moment que j'avais vécu de ma vie, qui soit associé à la musique ? Pourtant, en deux années de tournée top-40, en dix ans dans la scène sous-terraine, stie, j'en avais bien bavé.

Personne ne pouvait détester Denis Grondin. All 'round good guy. Moi non plus, je ne le détestais pas. Même son accent insupportable à CHOM, dans le temps, même son incapacité à cesser d'attribuer une toune de Robert Johnson à Clapton, un solo de guitare à Robert Plant, ou à mélanger Waters et Gilmour, même sa manie presque sciemment cruelle de couper au milieu toute pièce de vieux rock comprenant une mesure de silence (30 fois Court of the Crimson King), rien ne faisait qu'on pouvait le détester, parce que c'était le type bon, bon comme du bon pain, incapable de faire du mal à une mouche (bien que génocidaire d'intros de tounes).

Ce geste qui se voulait empathique, cette tentative de m'encourager, m'enleva pour toujours la moitié de mon désir de me produire en public. Ça n'est jamais revenu. Quelque chose s'était cassé en haut, dans la loge, ma très relative confiance dans le système, dans le poste de radio en question, etc. s'était effondrée, mais ça, c'était dans l'ordre des choses.

Non, je me sentais révolté, floué, crossé !… Tous ces sentiments, aussi horrible que fut cette soirée pour mon groupe et moi, avaient en commun un truc marrant… C'étaient des émotions rock'n'roll. Je veux dire que tant que je sortais mon stock comme un géant indigné, plus grand que nature, tant que ma colère me portait, j'étais Townsend ! Helm ! Strummer !… je demeurais digne, quelque part. Digne de monter sur scène un autre jour, digne de cracher un gros power chord sale à la tronche de la première rangée.

N'importe quel autre mec de CKOI m'aurait dit ça, je l'envoyais valser jusque sur le trottoir, mon monstrueux cabinet par dessus. Et je serais resté debout, guitare au cou, pied-boom dans le visage, les orteils au bout du stage.

Mais ce « paaauv Éric », non. Tous mes muscles se sont vidés, j'ai dû attendre un pote pour finir de descendre la grosse crisse de boîte de 400 W. Aux yeux de Denis Grondin, cet être congénitalement incapable de prononcer le "Iron" de IronMaiden…

J'inspirais la pitié.

15 commentaires:

Patrick TripleVé Caza a dit…

écrire des textes de cette longueur c'est chien pour ceux qui lisent pas vite et qui payent à la minute, darn!

I'll be bock

Basduck a dit…

pas cap de lire ton blogue au complet mais je t'aime bien
xxx

& a dit…

Caz,
I cried when I wrote this song
Sue me if I play too long

Bad,
J'entends ce que vous dites.

Basduck a dit…

oh non moi ça a pas rapport; je suis juste décrissé

j'aurais lu en 3 shots sinon

Anonyme a dit…

Too many words, Mr. McComber.

& a dit…

Quoi de plus beau à voir que la belle cohésion d'opinion du peuple québécois. Le Sage montre la lune, le premier disciple regarde le doigt, tout le reste du peuple s'installe pour révérer la facade de ciment du viaduc, convaincu de vivre un moment d'unanimité. Le sage repasse le lendemain, et on l'accuse de trahison à la patrie, qui refuse de voir comme les autres.

Vite !… Tous sur la colline !… Brûlons vite l'observatoire !… Plus jamais les météorites ne menaceront notre planète !…

À la rigueur, ça me réjouit.
Yarg yarg.

Basta !

É.

Gamelle a dit…

Keep 'em coming!
J'appelle ça de l'épuration!
Je commenterai plus en sortant de mon coma.

Doodle a dit…

Gam, affirmatif ! Prompt rétablissement.

Patrick TripleVé Caza a dit…

Sage?
la barre est haute...

je ne commentais pas vraiment,
plutot, une façon affectueuse weird de dire, "check man,j'suis passé"

Parlant toune...
Le cadran est passé par la fenètre
J'me suis levé d'un mauvais pied
J'aurais le gout de frapper quelqu'un
De tout casser

J'ramasse mon coat et sacre mon camp
Que j'arrive a décompresser
Je grinde le trottoir en attendant
D'trouver ta face pour me défouler

Ma job de la semaine, trouvé un "punch"

& a dit…

Yeah, une rocksong s'élabore drette live dans mes comms... Trop fucking cool.

Ben oui, Caz, c'était comme le nez au milieu du visage, mais tout à coup... Dérive.
Fanny l'autre jour, demande à ses lecteurs de quel pays ils se connectent, de quelle région viennent les IP. Ça prend pas une demi-heure que ça dégénère en pureté de la race, en pourcentage d'Estonnien de Malgache, de proutniania. Bizarre. Tu dis que tu vas revenir, avec une boutade... Boum, le monde accroche là-dessus ! Oh une occasion d'avoir la même opinion que les autres. C'est dingue.

Combien de pieds, ton hook ?!

xx
É.

& a dit…

A s'fixe
A s'fixe
A s'fixe ici

swan_pr a dit…

j'aime un long texte. bon. savoureux. ben plus que 28 textes épais sur 28 blogs sur la grosseur des crottes du chat ou un recap du Banquier...

& a dit…

Dans mes bras, Swan. Dans mes bras.

swan_pr a dit…

farpaitement! (mmm, me semble que je laisse pas mal de commentaires ici. bon ok, ça fait quoi? 2? 3? mais en si peu de temps, c'est un record pour moi. contradiction. weird.)

& a dit…

Encore une fois, sois la bienvenue et la rebienvenue. Et puis je retourne toujours te lire, plein de curiosité. D'étonnement.